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Mythes, Légendes, Croyances…
Je puis douter de la réalité de tout, mais pas de la réalité de mon doute...Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent ... L'appétit de savoir naît du doute...Cesses de croire et instruis-toi...Sans doute, est-il bien peu de préceptes de sagesse (et je doute si même il y en a quelques-uns) qui, pris sous un certain biais, ne semble folie...Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu'écrit la raison...Ce qu'il y a de plus extraordinaire peut-être dans le besoin de l'extraordinaire, c'est que c'est, de tous les besoins de l'esprit, celui qu'on a le moins de peine à contenter...Il est bien peu de monstres qui méritent la peur que nous en avons...
Moi...
Je suis juste quelqu'un qui
s'interresse à beaucoup de choses...
Bonnes?
Mauvaises?
L'essentiel est de si interressé...
Alors je rassemble ici tout ce que je peux trouver sur internet...

En 1764, le Gévaudan est ravagé par la terreur : une bête mystérieuse égorge et tue femmes, enfants et vieillards…Le Roi en personne envoie son Grand Louvetier et ses soldats vaincre le monstre….
"Qui croire? Un homme a vu la Bête traverser la rivière à gué sur les deux pattes de derrière : pour lui, ce ne peut être qu'un singe ou un loup-garou. Un autre prétend qu'elle a la gueule presque semblable à celle d'un lion, mais bien plus grande. Il faudrait pouvoir vérifier tous ces dires, mais, pour l'instant, qui a vu de trop près la Bête s'est fait dévorer..." Cette Bête qui a fait connaître le Gévaudan jusqu'en Allemagne et en Hollande n'est pas un mythe : les documents les plus officiels prouvent qu'elle a fait au moins une centaine de victimes, sans compter les blessés. Mais dès le temps où elle sévit, on a imaginé à son propos les histoires les plus étranges ; par la suite, on a voulu faire d'Antoine de Beauterne un imposteur, de Jean Chastel un sorcier, de son fils cadet un meneur de loups. D'autres ont attribué les meurtres à un sadique déguisé en bête…

La Bête du Gévaudan est devenue une légende, un mythe puissant, qu'on n'arrivera pas à déraciner. Bien des gens refuseront toujours de croire que tous ces meurtres furent l'œuvre des loups.
Comment s'est formée cette légende ? Grâce à l'abbé Pourcher, qui a recueilli la tradition orale encore bien vivace de son temps et croit d'ailleurs souvent lui-même aux faits étranges qu'il rapporte, nous pouvons voir comment s'est créée, cristallisée, cette mythologie.
Un fléau envoyé par Dieu
Un des premiers à proclamer l'origine surnaturelle de la Bête fut l'évêque de Mende, dans son mandement. Il insiste sur le caractère anormal de cette Bête, " inconnue sous nos climats ", qui tue si sûrement, s'échappe avec tant d'adresse, se déplace avec une telle rapidité ! Il faut y voir la main de Dieu, qui veut punir ainsi un peuple endurci dans le pêché.
Fléau de Dieu, la Bête ? A coup sûr, pense aussi l'abbé Pourcher. Mais c'est contre son église gévaudanaise tout entière (et son évêque au premier chef) que le Seigneur est irrité : 1764 est l'année où l'on a rayé du catalogue des saints le premier évêque du Gévaudan, Sévérien, dont des esprits trop modernes suspectaient l'historicité. Peu après, d'ailleurs, sous Mgr de Castellane, on devait rétablir son culte.
Pour bien montrer que notre bête gévaudanaise est bien un fléau de Dieu, déjouant tous les moyens de destruction, l'abbé Pourcher cite, pour l'année 1766, nombre de lettres ou rapports transcrits à la Bibliothèque Nationale montrant qu'à Verdun ou à Sarlat, à Roanne ou à Verdun, de gros loups furieux ont dévoré les populations : mais partout on les tuait assez vite : le Gévaudan, lui, avait une Bête particulière et invincible, parce qu'elle opérait pour Dieu en personne.
Fille de Dieu ou du diable, la Bête fut vite considérée par le peuple des campagnes comme un être doté de pouvoirs extraordinaires.
On l'avait tirée tant de fois, sans parvenir à l'abattre, qu'elle devait être invulnérable ! " Elle ne craignait pas les balles, à moins qu'on ne la touchât sur les côtés. Alors elle jetait un cri aigu, se redressait, continuait sa course sans difficulté et disparaissait au plus vite : impossible de la suivre de près et de l'atteindre ! " Même les lances les mieux aiguisées s'émoussaient sur cette peau impossible à percer.
Invulnérable, la Bête se montrait aussi fort maligne : plus que cela, intelligente ! " Elle savait très bien se détourner des viandes empoisonnées " ; et même, d'après certains, " le poison le plus actif n'avait aucun effet sur elle ".
On disait l'avoir entendue souvent hurler sous les fenêtres de deux paysans de la Fageolle, paroisse de Grèzes : " dans ces cas, elle mettait quelquefois les pattes sur le seuil de la fenêtre et regardait d'un œil très attentif ce qui se passait le soir dans les cuisines ".
Voilà, pour les hommes de cinéma, un plan efficace et facile à réaliser. Les metteurs en scène n'y ont pas manqué !
Un pas de plus et la Bête fait preuve d'esprit de justice et même d'esprit tout court ! Un nommé Raymond, du Ligal, paroisse de Saint-Julien des Chazes, marié deux fois, avait un fils de chaque lit. La marâtre voyait d'un mauvais œil celui qui n 'était pas le sien. Elle l'envoya un jour chercher de l'eau, et comme le sien voulait suivre : " Reste ici, lui dit-elle. Si la Bête pouvait " le " manger…ce ne serait pas un grand dommage ! "…Finalement le petit accompagna son demi-frère à la fontaine et c'est lui, le fils de la marâtre, que la Bête choisit et dévora dans un ravin, près du village. Cette histoire est rapportée à l'abbé Pourcher par un nommé Mouton, de Saint-Julien des Chazes : ce Mouton a acheté, pour le compte de l'abbé,le fusil avec lequel Jean Chastel avait tué la Bête ; il l'a payé 22,50 F et le lui a envoyé à Saint-Martin.
Il arrivait que cette bête rusée attaquât les agneaux et les fît souffrir : elle pensait que leurs bêlements feraient sortir les petits bergers qui se cachaient d'elle !
Un serrurier de Langeac, Miramont, relate à l'abbé Pourcher une histoire de la Bête que son grand-père racontait. A Lesbinières, paroisse de Dèges, canton de Pinols, deux filles allaient aux champs porter le manger à leurs parents. La Bête sortit d'un blé prêt à moissonner et attaqua une des filles. Quand on vint ramasser les restes, " on trouva que la couture du devant de sa robe avait été décousu, comme si une personne l'avait fait ".
Une personne…De là à voir dans la Bête quelque sadique…il n'y a qu'un petit pas à franchir, que d'aucuns ont franchi allègrement, et même dès les premiers mois.
Selon un correspondant anonyme de Marvejols, 25 janvier 1765, les paysans s'imaginent, devant l'agilité surprenante de la Bête, qu'il s'agit d'un sorcier. L'un d'entre eux ne l'a-t-il pas entendue dire, " très distinctement " : " Avouez, mon ami, que pour un vieillard de 80 ans, ce n 'est pas mal sauter ! "
Ils ont renoncé aux armes à feu, raconte encore notre Marvejolais, et n'utilisent, pour se défendre, que des bâtons ferrés ou de ces " paradous " avec lesquels on taille les sabots.
Un homme-loup!
Intelligente comme un homme et dotée de plus de pouvoirs qu'une sorcière, cette Bête n'était-elle pas une sorte d'homme-loup ?
Près de Fournels, deux femmes des Escures, qui s'en allaient à la messe, avaient été rejointes par un homme extrêmement bourru…Les longs poils de son estomac, sortant par une fente de sa chemise, leur faisaient si peur tout le long du chemin que la respiration leur manquait. A peine tenaient-elles sur leurs jambes quand l'homme, brusquement, les quitta…Et dans la matinée, on vit la Bête aux environs ! " C'était le loup-garou qui voulait, de rage, les empêcher d'aller à la messe ! ".
L'abbé Pourcher, critique à ses heures, en tout cas soucieux de précision, dit à propos de telles histoires : si on voulait en vérifier l'authenticité, on s'entendait répondre : " C'est vrai, mais ça s'est passé ailleurs… "Ailleurs, on vous renvoyait toujours ailleurs…Et qui le premier l'a dit ? Je ne sais pas ?.
Mais voici pour une fois qu'on nomme " le voyant " !Palheyre, surnommé Bégou, du village de Pontajou (Venteuges), se réveille une nuit et sort au clair de lune. Et il voit, tout près, dans le ruisseau du Pontajou, un homme grand, couvert de poils, qui se trempait dans l'eau, en sortait, s'y jetait à nouveau, en ressortait. S'apercevant qu'il est épié, l'homme saute pour de bon hors du ruisseau, se change au même instant en bête et s'élance vers Bégou…Celui-ci a juste le temps de verrouiller sa porte !.
De cette invraisemblable mutation d'un homme en bête, Pierre Pourcher ne tire aucune conclusion. Mais pour Henri Pourrat la vision de Bégou devient le point de départ d'un conte fantastique. Faisant un pas décisif, il met un nom sur le personnage velu qui se baignait dans le Pontajou : c'est tout simplement Antoine Chastel, le second fils de Jean Chastel. " L'homme changé en bête…qui en prend la forme, les appétits, les fureurs, au point que les vrais loups le respectent et ne l'attaquant jamais "…c'est Antoine. Il fait partie de ces mystérieux loups-garous, qui " reçoivent une peau de bête et le pouvoir de se changer en bête ".
Antoine Chastel mène-loups ou loup-garou
Voilà Antoine Chastel institué par Henri Pourrat grand artisan des meurtres de la Margeride…Mais Pourrat ne fait qu'insinuer…Il suggère même une autre solution : la vraie bête, si ce n'est pas lui, est manœuvrée par lui…par ce mène-loups, ce sorcier…C'est lui qui la dépêchait à tel ou tel dans les villages, qui l'envoyait hurler devant la porte ou se dresser sur ses pattes dans l'embrasure des fenêtres…Et c'est lui encore qui l'a " envoyée tomber d'elle-même sous les balles bénites " de son propre père Jean chastel.
Pourrat a l'art subtil de présenter le merveilleux et l'invraisemblable comme une chose qui d'elle-même s'impose, qui va de soi…Aussi est-il très difficile de dissiper cette atmosphère magique qu'il a si bien su créer autour de la Bête. " Cet Antoine velu, bourru, effrayant de solitude, sauvagement terré au milieu des mâtins et des loups " est une création romanesque assez fascinante.
Qui croit encore à l'efficacité des balles bénites ? Mais les sorciers et les magiciens, tant d'esprits qui ne s'estiment pas rétrogrades s'y intéressent aujourd'hui ! Les loups-garous sont une très antique croyance. Les Grecs déjà connaissaient les lycanthropes (hommes-loups). Jurisconsultes et théologiens du Moyen Age affirment leur réalité. Quand ils sont sur leurs deux pieds, leur peau de loup a les poils en dedans ; dès qu'ils se métamorphosent en loups, ils la retournent et s'élancent alors à quatre pattes avec leurs yeux étincelants, leurs dents crochues, leurs grandes gueules…Ils dévorent chiens et enfants…Jadis on les brûlait, tout comme les sorcières.
Ils sont restés vivants dans le folklore de toutes nos provinces : et Henri Pourrat suit fidèlement l'imagination populaire, quand il mêle dans Antoine Chastel l'homme et la bête, quand il lie ce demi-sauvage par des liens obscurs aux forces du monde animal.
Les Chastel et la Bête rêveries et réalité
De la connivence entre les Chastel et la Bête on prétend donner une preuve matérielle : la tuerie aurait cessé au temps où ils étaient en prison.
Notons d'abord que beaucoup d'enfants ou de femmes ont été dévorés bien loin de la Beyssère, paroisse des Chastel : depuis Saint-Etienne de Lugdarès, en Vivarais, jusqu'à Saint-Chély d'Aubrac en Rouergue, depuis Ally en Auvergne jusqu'à Rieutort de Randon.
Par ailleurs les meurtres ont connu des périodes d'accalmie sans rapport avec l'incarcération des Chastel : par exemple du 25 novembre au 15 décembre 1764 ; du 1er novembre 1766 au 2 mars 1767…Les Chastel sont mis en prison le 17 août 1765 : et la Bête tue trois fois le mois suivant, en septembre. Ils sont libérés, peut-on croire, peu après le 3 novembre 1766, date du départ d'Antoine de Beauterne : or depuis le 21 septembre, jour où Antoine a tué le grand loup des Chazes, jusqu'au 4 mars de l'année d'après, l'hiver est calme : une seule victime à déplorer, le 21 décembre 1765.
Mais bien des gens s'obstineront à croire malgré tout que cet Antoine Chastel (dont, historiquement, on ne sait rien), du fond des bois brumeux de la Margeride, commandait les carnages, les faisait exécuter par quelque animal extraordinaire…peut-être une hyène échappée de la foire de Beaucaire…A moins que lui-même ne se fît loup pour se griser de jeunes chairs sanglantes…Lui ou quelque autre…de préférence un gentilhomme aux instincts pervers…et caché de préférence dans une abbaye…
Chacun dresse l'oreille ou écarquille les yeux si on lui présente un animal aux pouvoirs de magicien, un sadique affolé par le sang des garçons ou la chair des jeunes filles, un homme qui se fait loup, qui en épouse les fureurs en les multipliant.
La mission des Denneval s'avérait un échec. Le roi Louis XV, fort mécontent, décida d'envoyer en Gévaudan, pour mettre un terme " aux désastres ", son porte-arquebuse Antoine de Beauterne, le lieutenant de ses chasses. Antoine fut invité à choisir les meilleurs chasseurs parmi les gardes des capitaineries royales de Versailles et de Saint-Germain en Laye, parmi les hommes du duc d'Orléans, du duc de Penthièvre et du prince de Condé.
Antoine en prit quatorze, dont son neveu Rinchard, et entre autres Lacour, Pélissier, Lachenay, dont nous verrons les noms reparaître. Accompagné de son fils cadet, " de Beauterne ", Antoine devait partie le 8 juin 1765 ; il emmenait quatre des meilleurs limiers du roi, qu'un cheval ou un mulet avec son bât porterait dans des paniers, et deux valets pour s'occuper des chiens. Il allait travailler " à la destruction de la bête féroce ".
Les Intendants d'Auvergne et de Languedoc reçurent toutes les instructions voulues (même de préparer pour le nouveau chasseur douze douzaines de pétards que les gardes tireraient dans les bois pour épouvanter la Bête) et Antoine arriva un beau jour à Saint-Flour et de là gagna directement le Malzieu, où les Denneval, prévenus, l'attendaient ; ils l'avaient convié à la chasse prévue pour le 23 juin, sur la montagne.
De fait, les premières semaines, Denneval père et fils, qu'on n'a point rappelés, vont s'efforcer de collaborer avec Antoine père et fils. Tout au moins les deux groupes opéreront côte à côte, en essayant de ne point se gêner.
Lafont, prévenu, s'est rendu aussitôt près d'Antoine, qu'il a rejoint le lundi 24, à Saugues. Il va se mettre en quatre pour régler tous ses problèmes et satisfaire tous ses désirs.
Antoine veut établir sa troupe au cœur même des paroisses où la Bête fait le plus de ravages. Lui-même avec son fils s'installe au village de Sauzet, paroisse de Venteuges (il y restera du 26 juin au 24 juillet) ; il loge quatre de ses gardes à Venteuges même, sept à Combret, les autres à la Barthe, près la Besseyre-Saint-mary. Tous cantonnent chez l'habitant, où ils sont cordialement accueillis : car ils semblent fort honnêtes et paient bien ce qu'on leur fournit.
Les maires et consuls sont invités partout à procurer le logement à Antoine, à ses hommes, à ses chevaux ; à leur fournir des guides, des gens pour aller quérir leur approvisionnement, des ouvriers pour creuser les affûts, les tireurs et batteurs demandés pour les chasses.
Antoine, dans son abondante correspondance, montre une grande courtoisie. Il comprend les paysans, compatit à leur misère, vit au milieu d'eux en gagnant leur sympathie.
Saignée par la Bête
Depuis le 21 juin, la Bête n'avait pas sévi ; elle reparut le 4 juillet 1765, en attaquant une femme de 68 ans, Marguerite Oustallier, au village de Broussoles, entre Lorcières et Chaulhac. C'était entre onze heures et midi. Elle gardait ses vaches en compagnie d'une fillette de 12 à 13 ans. " La Bête sauta sur la vieille qui était assise et filait, la prit par le col, lui perça les deux jugulaires et lui déchira avec les ongles la partie charnue des joues, au point que tous les muscles en étaient détachés. La Bête se contenta de lui sucer le sang et elle ne prit la fuite que par les cris de la petite fille ". " Trouvant apparemment sa chair peu succulente, elle en mangea si peu que ce n'était pas la peine de l'avoir tuée ", écrivait un Marvejolais anonyme.
Antoine ne fut averti du meurtre que le lendemain à midi. Et le 6 au point du jour, il se transporta sur les lieux avec ses limiers : " Nous avons vu beaucoup de sang, son chapeau et ses habits déchirés et nous avons reconnu qu'elle avait été traînée quatre toises ". Là où le terrain était dur, il n'a " aperçu que les ongles d'un grand loup ".
Soudain, est arrivé tout essoufflé un consul de Lorcières : " tout ce village était en alarmes par les hurlements d'une bête ". Antoine, avec sa troupe et ses limiers, s'y transporte sur le champ. L'examen des traces révèle le passage " d'un grand loup et d'une louve qui l'avait rejoint " : le loup hurlait sans doute pour la rappeler.
Antoine voudrait bien résoudre ce problème essentiel : y-a-t-il une Bête dévorante ou tous ces ravages sont-ils causés par des loups ? Il est opposé aux poursuites de la Bête meurtrière : si on la fait fuir à deux lieues et plus, il devient impossible de la débusquer, tandis qu'un animal repu ne s'éloigne guère et se fixe au premier endroit où il trouve une bonne demeure.
Mais le mauvais temps reste le grand ennemi des chasseurs : " il a presque toujours plu depuis notre arrivée et il pleut encore à verse…Des brouillards très épais…ont duré des jours entiers ". Par ailleurs, c'est l'époque de la fenaison ; bientôt on coupera les seigles. Antoine, pour ne pas trop déranger les paysans, se promet de ne les employer aux battues que les dimanches et fêtes.
Si, au début, Antoine et Denneval avaient paru bien s'entendre, leurs méthodes divergeaient fort. Tandis que les Denneval multipliaient les battues, en réquisitionnant les paysans, Antoine était partisan des affûts silencieux, pendant la nuit, et voulaiit poster, le jour, des gardes aux passages de la Bête.
Bientôt un ordre de Paris mettait fin à la mission des Denneval, qui partirent le 18 juillet et gagnèrent le Puy, où ils retrouveraient " leur chaise " pour la suite du voyage. Ils laissaient peu de regrets dans le pays.
Toutes les traces sont des traces de loups
Dans son " Mémoire " destiné aux Intendants d'Auvergne et de Languedoc, Antoine est formel : toutes les traces relevées sur les lieux de carnage de la Bête n'offrent " aucune différence avec le pied d'un grand loup ". Etant donné la nature du terrain, accidenté à l'extrême, avec de profondes coupures, de fortes dénivellations, de dangereuses fondrières, Antoine demande un renfort de chiens, un limier et trois bons chiens courants pour loups ; deux chiens aboyeurs et la lice Dorade ; trois grands et forts lévriers à gros poil ; et trois gardes qu'il connaît bien : Maréchaux, Chabeau et Duvaux. Il lui faudrait aussi " douze bons et sages sergents avec un officier d'infanterie ", afin de diriger et d'encadrer les paysans au cours des battues et pour les empêcher, à l'occasion, de s'esquiver.
Lafont appuie toutes les demandes d'Antoine, dont il ne peut assez louer l'activité, le zèle, le dévouement : " il serait bien fâcheux qu'il arrivât quelque accident à un aussi galant homme ! ".
Si les secours de Paris tardèrent à arriver, un gentilhomme du Haut Vivarais, le comte de Tournon, vint se joindre à Antoine dans les premiers jours d'août, avec tout son équipage : un piqueur, trois cors de chasse et une meute de 19 chiens, conduite par deux valets. Les deux hommes fraternisèrent et ne se quittèrent plus.
La pucelle de Paulhac
Antoine résolut une grande battue pour le dimanche 11 août. Ce jour-là ce fut une fille de Paulhac de 19 ou 20 ans, Marie-Jeanne Valet, la bonne du cure Dumont, qui eut le redoutable honneur de rencontrer la Bête. Mais la fille était " robuste, hardie, adroite ".
Elle allait de Paulhac à la métairie de Broussous, à 1 500 mètres au sud, avec sa cadette Thérèse ; Dans une île formée par les deux bras d'u ruisseau, affluent de la Desge, la bête s'élança soudain sur Marie-Jeanne : celle-ci, armée du traditionnel bâton à baïonnette, lui en porta un coup au poitrail, de toute sa force, la bête hurla, leva vers sa blessure une patte de devant et se jeta à l'eau ; Elle s'y roula plusieurs fois, avant de disparaître.
Antoine se rendit sur les lieux ; il vit la baïonnette encore teinte de sang sur trois pouces de longueur, constata que la bête avait passé et repassé plusieurs fois la rivière et reconnut ses traces : toujours " le même loup ", celui des derniers ravages. Marie-Jeanne lui décrivit l'animal : " de la taille d'un gros chien ; beaucoup plus gros par devant que par derrière ;…tête très grosse et très plate, gueule noire, de belles dents, le collier blanc, le col gris et le dos noir ".
Dans une lettre au ministre, Antoine exalte l'exploit de celle qu'il nomme " la pucelle du Gévaudan "…qui peut-être a blessé mortellement la Bête…en tout cas l'a sérieusement affaiblie…Il souhaite que la sinistre tragédie arrive vite au dénouement !
Jean Chastel et ses fils se moquent des gardes-chasses
A la chasse générale du 16 août, un regrettable incident eu lieu au bois de Montchauvet, paroisse de Servières. Trois paysans, Jean Chastel et ses deux fils Pierre et Antoine, de la Besseyre-Saint-Mary, y participaient comme tireurs, chacun avec son fusil.
Deux gardes-chasse d'Antoine passèrent près d'eux à cheval : Pélissier, de la capitainerie royale de Saint-Germain en Laye, et Lacheney, qui portait les couleurs du duc de Penthièvre. Avant de s'engager dans un couloir herbeux entre deux bois, ils demandèrent à Chastel père si l'endroit n'était pas marécageux. Aucun danger ! leur répondit l'homme. Pélissier poussa alors son cheval et soudain le sentit s'embourber : il fut désarçonné et plongea dans la boue jusqu'à la ceinture. Lacheney, derrière lui, hésitait. Les Chastel,au lieu de secourir le malheureux garde, riaient comme des fous.
-- Bougres de coquins ! leur crie Pélissier.
Ils lui répondirent des sottises. Pélissier, avec l'aide de Lacheney, sort du bourbier, s'essuie avec une poignée d'herbes, et saute au collet du plus jeune des Chastel, sans doute le plus insolent, qu'il veut conduire à son chef.
Alors le père et le frère aîné couchent le garde en joue. Il lâche prise et aussitôt le plus jeune à son tour braque son arme sur lui. Le second garde, Lacheney, après avoir tiré le cheval de la fondrière, saisit au collet le père Chastel et le fait pivoter pour détourner son fusil. A son tour, il est mis en joue !
Les deux gardes battent en retraite et vont tout conter à leur chef .Ils consignent dans un procès verbal leur malheureuse aventure et le lendemain les trois Chastel sont conduits, par ordre d'Antoine, à la prison de Saugues, car " ils méritent réellement punition " : et le porte-arquebuse de roi demande aux juges et consuls de la ville : " Ne les laissez sortir que quatre jours après notre départ de cette province ".
Jean Chastel, deux ans après, devait tuer le dernier grand loup, la vraie, la seule bête du Gévaudan, selon l'abbé Pourcher. Et peut-être à cause de ce regrettable incident on ne fit guère cas de son exploit, en haut lieu. Ces trois paysans ne voulaient sans doute que rire aux dépens de ces messieurs à cheval dans leurs beaux uniformes. Mais la plaisanterie finit mal, à la suite de menaces réciproques.
Cette famille des Chastel, on la connaît assez peu. Le père avait alors la soixantaine. François Estaniol, maire de Saugues, qui a chanté en vers inédits la gloire de Jean Chastel, ami de son père, en fait un portrait flatteur : teint vermeil, sourcils noirs et arqués, port grave, voix cordiale, il portait une veste brune à gros boutons de métal ciselés, et une culotte courte à boucles d'argent.
Mais d'après Antoine de Beauterne, les gens du pays considéraient les Chastel comme de mauvais sujets, vindicatifs et violents. Selon la tradition, on tenait le père, dit " la Masque ", pour un sorcier ( comme d'ailleurs tous les habitants de la Beyssère) ; et son jeune fils, Antoine, aurait eu une jeunesse aventureuse, chez les huguenots du Vivarais, les galériens de Toulon, les pirates d'Alger…Revenu au pays, il menait une vie de sauvage, dans des cabanes au fond des bois.
Après les fêtes d'août massacres de septembre
On fêta la Saint-Louis, 25 août, à la Beyssère, par des salves de mousqueterie, des sonneries de cor, un feu d'artifice.
Mais le 13 septembre, une fille du Pépinet ( Venteuges) fut égorgée dans les bois ; on n'en retrouva que les coiffes et le bâton fiché en terre, près des sabots. Le lendemain à l'orée du bois, on découvrit ses restes. François Fabre a décrit, d'après la tradition, la scène poignante qui suivit : la mère se jetant " sur ces débris ensanglantés qu'elle serait en poussant des cris déchirants " ; le père gémissant " de n'avoir pas su garder auprès de lui sa fille ". Et tandis qu'on veillait la petite victime, les parents, amis, voisins " venant soulever un coin du voile et regarder une dernière fois cette masse informe et sanguinolente, ces lambeaux de vêtements déchiquetés…ces débris sans nom qui pénétraient d'horreur tous les assistants ". Cris, sanglots déchirants se renouvelaient " chaque fois qu'entrait un nouvel arrivant ". Même les hommes, " endurcis par les intempéries et les rudes labeurs de la glèbe ", ne pouvaient retenir une larme furtive.
Sur l'autre rive de l'Allier la mort du loup des Chazes
Antoine se désespérait. Il écrivait le 16 septembre à l'Intendant du Languedoc pour regretter que " le secours des chiens de la louveterie " ne fut point encore arrivé et déplorer son " malheur de ne pouvoir réussir jusqu'à présent ".
Mais avant même que la lettre ne partît, il ajoutait un post-scriptum tout joyeux, annonçant l'arrivée de deux valets et douze chiens…ces chiens tant attendus !
Dès le lendemain,17 septembre, une attaque de la Bête était signalée, assez loin du mont Mouchet, sur l'autre rive de l'Allier, au village de Pommier : une jeune mère, Jeanne Valette, berçant son enfant devant la porte de sa maison, avait vu la Bête approcher en tapinois à vingt pas ; s'élançant avec sa baïonnette, elle l'avait blessée à l'épaule et mise en fuite. Prévenu, Antoine se transporte le 21 avec tout son personnel et 40 tireurs venus de Langeac et des paroisses voisines, dans les bois de Pommier, où ses hommes, trois jours plus tôt, ont débusqué un grand loup, une louve et trois louveteaux. Ces bois dépendent de la réserve de l'abbaye royale des Chazes.
Quand tireurs et gardes sont tous en place, valets et chiens " foulent " le bois. Antoine s'était bien posté, à la croisée de quatre sentiers : c'est vers lui que le grand loup arriva.
Selon son propre procès-verbal, il lui envoya, à 50 pas, un coup de sa " canardière ", chargée de cinq charges de poudre et de 35 postes à loup et d'une balle de calibre. Le loup fut touché à l'œil et à l'épaule ; mais il se releva, et comme Antoine n'avait pas eu le temps de recharger, ce fut Rinchard qui l'acheva, alors qu'il arrivait à 10 pas d'Antoine. L'animal fit encore 25 pas et tomba raide mort.
Tous les chasseurs accoururent à l'hallali ; ils n'ont jamais vu un loup comparable à celui-ci : " ce pouvait bien être la Bête féroce " responsable de tant de ravages.
On charge la dépouille sur un cheval, on l'amène au Besset. Un chirurgien de Saugues, le sieur Boulanger, l'ouvre en présence de nombreux témoins. On ne trouve pourtant à l'intérieur aucun vestige d'être humain. Des personnes attaquées par la Bête, comme Marie-Jeanne Valet, de Paulhac, reconnaissent que c'est bien l'animal qui a voulu les tuer.
Dès le 22 septembre, Antoine envoie son fils porter le loup à l'Intendant d'Auvergne, avec une lettre disant : " J'ai dressé le procès-verbal à la hâte, vu l'état de puanteur de ce grand loup ".
Le 23, Ballainvilliers répond à Antoine pour le féliciter, il va faire embaumer le grand loup. Le 1er octobre, le fils Antoine arrive à Paris avec le trophée.
Une lettre de Madame Antoine à son mari, datée du 30 septembre, laisse exploser une joie inexprimable : " Le roi ne fait que parler de cela toute la journée ". Sa Majesté a lu elle-même le procès-verbal de son porte-arquebuse devant toute la Cour ! Madame Antoine a hâte de voir revenir son héros, dont le roi ne peut assez " vanter les belles actions " : il se plaît à évoquer les dangers dont Antoine l'a tiré, dans les chasses au sanglier ou au cerf.
L'abbé Pourcher, qui croit à une Bête unique, fléau de Dieu, tuée par Chastel, voit d'un mauvais œil le triomphe d'Antoine et déjà le minimise. Pourrat, encore plus chauvin, va plus loin et soupçonne Antoine d'avoir monté de toutes pièces une vaste comédie. Pour Xavier Pic rien ne permet de soupçonner la probité d'Antoine.
Il ne se flattait pas d'ailleurs d'avoir tué " la Bête " : pour lui tous les massacres étaient l'œuvre de loups et ce grand loup des Chazes, parmi d'autres, avait sans doute pris une part active aux dernières tueries.
Dès le 24 septembre, Antoine est revenu du Besset aux Chazes : il veut débarrasser le pays de la louve et des trois jeunes loups.
Le dernier louveteau est tué le 17 octobre. A cinq ou six mois, il était déjà plus fort que sa mère, et la mâchoire armée de quatre crochets à l'avant, quatre en arrière.
Antoine resta encore quelques jours sur la Margeride. Il en partit le 3 novembre, confiant dans le succès de sa mission ; depuis près de deux mois, nul n'avait plus été attaqué par " la Bête ". Il reçut du roi la croix de Saint-Louis, mille livres de pension et put mettre dans ses armes la Bête du Gévaudan.
De septembre 1765 à mars 1766 une seule victime
Le 26 novembre, Lafont écrivait à l'Intendant du Languedoc : " On n'entend plus parler de rien qui ait rapport à la Bête ".
Mais en cet automne 65 et au printemps 66, dans le Soissonnais et le Verdunois, comme dans le Forez, il y eut des personnes attaquées et d'autres dévorées, si bien que le Contrôleur Général des Finances, l'Averdy, recommandait partout d'utiliser le poison pour détruire " ces loups carnassiers ".
De la fin septembre 1765, date où Antoine tua le loup des Chazes, jusqu'à mars 1766, on ne signale qu'une victime, à Lorcières. En mars, il y en a deux.
Aux Etats particuliers du Gévaudan, qui se réunirent le 24 mars à Marvejols, le syndic Lafont rappela les derniers drames et précisa qu'on luttait désormais contre les loups en empoisonnant des cadavres de chiens " avec de la noix vomique, du verre pilé, de l'oignon de colchique et de l'éponge frite ".
On trouva près de Montchauvet un jeune loup mort, empoisonné. Ce fut le seul. La méthode n'avait guère d'autre effet que de dégager pendant des semaines des odeurs pestilentielles.
Les meurtres officiels de l'année 1766 sont peu nombreux : moins d'une dizaine. Pourtant l'abbé Pourcher raconte des prouesses de la Bête en cette période, connues par la tradition : comme l'histoire de la fille Fournier, de Saint-privat du Fau, remplissant sa cruche à la fontaine…la Bête avait posé ses pattes sur son dos et elle croyait à une plaisanterie du soldat Martin…Ou l'histoire de la femme Merle, de Servières, à qui la Bête avait crevé les yeux ; et sur les poursuivants elle recrachait le sang de cette femme, à pleines gorgées.
Mais au printemps 1767
Les meurtres reprenaient sérieusement au printemps 1767, dans les alentours du mont Mouchet ; Le 2 mars, une fillette de 9 ans, Marie-Anne Pascal, de Darnes (la Beyssère) ; en avril, six victimes, des enfants de la Beyssère, de Grèzes, de Nozeyrolles, de Saint-Privat du Fau.
En mai, cinq nouvelles victimes, aux même lieux, dont Marie Denty, de Sept Sols, paroisse de la Beyssère. A l'occasion de ce décès, apparaît pour la première fois la signature de Jean Chastel et de son fils aîné Pierre : tenus jusqu'alors à l'écart, suppose Xavier Pic, ils deviennent alors dans la paroisse des personnages de premier plan parce qu'ils se sont amendés.
Il se peut. Mais leur algarade avec les gardes d'Antoine, qui les avait conduits en prison, n'avait guère pu entacher leur honneur, aux yeux de leurs compatriotes. C'était sans doute une famille de braconniers. Sorciers ? Tous dans la paroisse avait cette réputation : c'était trop courant à l'époque pour paraître bien grave.
Mais voici les dernières victimes de la Bête…Une dont la mort n'est point datée, une femme de 40 ans, de la Roche, de Saugues, qui menait ses vaches au champ ; se souvenant soudain qu'elle avait oublié sa prière ce matin-là, elle se mit à genoux près d'un arbre ; des vachers, des bouviers du voisinage la virent soudain se débattre sous les crocs de la Bête et ne purent la secourir à temps.
Les pouvoirs publics n'envoyaient plus de chasseurs en Gévaudan, mais seulement du poison ! Le jeune marquis d'Apcher - il n'avait que 19 ans en 1767 - avait pris le relais des Duhamel, des Denneval et des Antoine : il fit de nombreuses chasses, à se frais, " sans qu'il en coutât rien au pays ", comme l'en félicite, dans sa Relation, le curé d'Aumont, Trossellier.
Deux pèlerinages eurent lieu, au printemps ou au début de cet été1767 : l'un à Notre Dame d'Estours, près du château de Besques, où résidait le marquis d'Apcher, à 8 km à l'est de Saugues ; l'autre à Notre Dame de Beaulieu, à 3 km au sud-est de Paulhac. L'affluence était si nombreuse qu'on célébra la messe en plein air, dans les prés.
La tradition, dont s'est fait l'écho l'ancien maire de Saugues, Estaniol, veut que Jean Chastel ait fait bénir à cette messe son fusil et trois balles, des balles qu'il aurait fondues lui-même avec ces médailles de plomb de la Vierge que l'on portait alors accrochées à la ganse du chapeau.
Sur la chasse du 19 juin, où Jean Chastel devait tuer " la Bête ", un document des Archives nationales, exhumé en 1958 seulement par Elise Seguin, est venu mettre un terme à toutes les approximations des historiens : c'est le rapport dressé, le lendemain de la mémorable chasse, au château de Besques, par le notaire royal Marin, de Langeac, en présence du marquis d'Apcher, du comte son père et de nombreuses personnalités.
Le notaire nous apprend que la Bête avait encore paru " dans la paroisse de Nozeyrolles et la paroisse de Desges, le 18 juin et dévoré un enfant ce jour-là ". Averti, le marquis d'Apcher partit ce même jour à 11 heures du soir " avec quelques chasseurs de sa maison et quelques autres de ses terres…en tout au nombre de douze ". " S'étant transporté dans sa forêt, sur la montagne de la Margeride ", il posta ses gens, battit cette forêt, puis celle du marquis de Pons.
" L'animal féroce " se présenta, sur les 10 heures ¼ du matin, le 19, "à un des chasseurs, nommé Jean Chastel, du lieu et paroisse de la Beyssère, lequel tira un coup de fusil à cet animal, duquel il tomba mort au bord de la forêt appelée la Ténazeyre, de la paroisse de Nozeyrolles.
Voilà les faits dans leur concision. Il n'y eut pas trois cents chasseurs, comme l'écrivent Pourcher et après lui Pourrat, mais douze ; la chasse n'eut pas lieu dans les bois de Servières, comme le prétendait l'abbé Trossellier, mais au nord du mont Mouchet.
Quant à la façon dont Chastel tua la Bête, telle que la conte l'abbé Pourcher et que l'accepte dévotement l'abbé Pic, c'es un vrai récit de Vie de saint : " Quand la Bête lui arriva, Chastel disait les litanies de la sainte Vierge ; il la reconnut fort bien, mais par un sentiment de piété et de confiance envers la Mère de Dieu, il voulut finir ses prières. Après quoi, il ferme son livre, il plie ses lunettes dans sa poche et prend son fusil et à l'instant tue la Bête, qui l'avait attendu ". On voit comment le merveilleux chrétien a transformé, peut-être dès la première génération, ce coup heureux d'un bon chasseur en coup miraculeux.
La bête tuée par Chastel était bien un loup
L'animal tué par Jean Chastel est longuement décrit dans le rapport du notaire Marin. Au premier abord, dit-il, l'animal lui a paru être un loup. Cependant beaucoup de " personnes connaisseuses " et de chasseurs présents ont insisté sur les caractères étranges de cett bête et il les a notés : " tête monstrueuse, poil du cou très épais et d'un gris roussâtre, traversé de quelques bandes noires; grande marque blanche en forme de cœur sur le poitrail ; pattes armées d'ongles plus longs que les loups ordinaires ; jambes fort grosses, surtout celles de devant ".
Soucieux de précision scientifique, le notaire, qu'assistaient Boulanger père et fils, chirurgiens à Saugues, et Agulhon de la Mothe, médecin, décrit la dentition de la bête. On a compté six incisives sur le devant ; sept molaires de chaque côté à la mâchoire inférieure , six à la mâchoire supérieure; en haut et en bas, et se répondant, deux longs crochets ou canines séparent les incisives des molaires. La canine supérieure, précise le rapport, avait un pouce et quatre lignes de haut (37 mm) et six lignes de diamètre (12 mm).
Le rapport appelle les canines " lanières " et ne distingue pas les prémolaires des molaires. Mais sa précision est telle qu'il est " impossible de mettre en doute qu'il s'agit d'un loup. S. Gagnière, directeur des Antiquités Préhistoriques, est formel : il a dessiné les deux mâchoires et transcrit, en regard de chaque catégorie de dents, le texte du rapport. C'est un loup mâle, dont on a mesuré la verge : 7 pouces ou 19 cm de longueur.
Sans doute ce loup présente-t-il des traits particuliers, notamment " la couleur du poil et la tendance au mélanisme " : mais ces caractères sont peut-être un peu forcés, " en vue de donner à l'animal une allure insolite ". En tout cas ses dents ne peuvent être celles d'un félin ou d'une hyène ; elles lèvent toutes les incertitudes ; ce sont bien celles d'un loup.
Plus d'un ami des loups a refusé d'admettre que ces canidés soient responsables des meurtres commis par la Bête du Gévaudan : ces timides et honnêtes carnassiers, nous assurent-ils, mangent surtout des rats, à l'occasion des cerfs ou des chevreuils malades, mais non pas des humains !
Mais les loups souvent dans le passé ont dévoré des " petits d'hommes ". Et quand, poussés par la faim, surtout les hivers de neige, ils ont eu l'occasion de goûter à la chair humaine, ils en deviennent si " enragés qu'ils délaissent les troupeaux pour les bergers ". Il est bien connu qu'en 1427, aux portes mêmes de Paris, entre Montmartre et Saint-Antoine, ils dévorèrent 14 personnes ; qu'en 1712, en forêt d'Orléans, ils avaient occis en peu de jours une centaine de victimes ; qu'en 1763, à Verdun, un loup furieux tua trois personnes et en blessa douze ; qu'en 1801 deux loups énormes tuèrent ou blessèrent 17 personnes dans le canton de Varzy.
En terre de Peyre, en 1586, quand Joyeuse eut détruit Marvejols et rasé le donjon de Peyre, les loups, nous l'avons vu, firent encore plus de victimes que les soldats.A l'exposition de 1958 à Marvejols figurait un extrait significatif du registre mortuaire de la paroisse de Saint-Julien du Tournel ; on peut y lire : " enseveli le 3 octobre 1630 Etienne Durand, tué par le loup par dessus le village d'Oltet, gardant certain bétail gros, âgé de 14 ans…En 1631, dernier jour de mai, Anne Couderc, 7 ans; deux heures après, Jeanne Nègre, tuée par le même loup ;…le 29 juillet, Jean Meynié, tué par le loup ". D'après ce registre, de 1630 à 1637, 25 personnes furent victimes des loups dans la seule paroisse de Saint-Julien.
Chastel le mal récompensé
Le loup tué par Chastel resta, semble-t-il, une douzaine de jours au château de Besques, où de nombreux visiteurs vinrent le contempler, après qu'un méchant chirurgien de Saugues, Boulanger, l'eut préparé sommairement, en remplaçant les boyaux par de la paille.
Puis Chastel le chargea sur un cheval pour faire la quête dans le pays, mais il reçut bien peu. Ensuite il mit le trophée dans une caisse et partit pour Versailles, avec un nommé Gilbert, domestique du comte d'Apcher.
On présenta au roi la bête et le chasseur. La mauvaise odeur incommoda le souverain, vexé par ailleurs de n'avoir pas été le premier à qui on ait montré ce loup. Il ordonna qu'on l'enterre immédiatement. Chastel n'eut du roi aucune prime. C'est par " une intrigue de cour ", affirme Estaniol, qu'il fut privé de l'honneur de la victoire et des récompenses promises.
Ces récompenses, Antoine, le porte-arquebuse, et ses gardes (à qui les Chastel naguère avaient joué une vilaine farce) les avaient déjà touchées ! Cependant, le 9 septembre 1767, le diocèse accorda 72 livres à Chastel pour avoir tué " une bête qu'on présume, attendu la suspension des malheurs depuis (sa mort), être celle qui les causait ".
Avec ces mêmes douze intrépides chasseurs, le marquis d'Apcher avait continué les chasses et huit jours après le loup, une louve fut tuée à la Beyssère ; ou plutôt elle fut " trouvée morte de la blessure reçue " d'un chasseur nommé Jean Terrisse : le 17 septembre, Jean Terrisse recevait 48 livres de récompense.
Cependant, le diocèse accorda une récompense collective de 312 livres aux douze chasseurs, le 3 mai 1768.
Quand on songe à l'énormité de sommes qu'avaient coûtées au pays et au diocèse les chasses des dragons de Duhamel, celles des arrogants Denneval, celles d'Antoine le Magnifique (l'abbé Pourcher donne le détail de ces dépenses), elles apparaissent bien dérisoires les 72 livres lâchées à Jean Chastel !
Qu'au moins la postérité lui rende justice, à lui le méconnu, et au marquis d'Apcher, aussi désintéressé qu'efficace.

(note personnelle: pauvres bêtes)

(note personnelle: pauvres bêtes)
L'animal tué par Antoine au bois des Chazes puis exposé à Versailles devant Louis XV, fut reconnu comme un loup. L'animal tué par Jean Chastel le 19 juin 1767 était aussi un loup : sa dentition en est la preuve manifeste.
Au cours de toutes les chasses, on ne releva jamais d'autres empreintes que celles de grands loups, même si ceux qui avaient vu la Bête lui donnaient, dans leurs descriptions, des traits, des couleurs, des attitudes plus ou moins fantastiques. C'est un méchant loup et rien d'autre que combattirent victorieusement tant la femme Jouve que le jeune André Portefaix.
Même si un loup se déplace très vite (il fait, dit-on, 30 à 40 km d'une traite et jusqu'à 160 dans l'espace d'une nuit), plus de cent personnes dévorées à de grandes distances et plusieurs dans la même journée réclament, pour la vraisemblance, plus d'une ou deux bêtes meurtrières.
L'accouplement des loups a lieu fin janvier, début février. La gestation dure deux mois ; la louve a de 3 à 9 petits, qui sont adultes à 1 an ; qui, à 2 ans, ont atteint leur plein développement. Le loup " anthropophage " qui paraît dans la région de Langogne en juin 1764,avait pu, trois ans plus tard, être père à trois reprises. Un seul couple, en trois ans, donne naissance à une assez nombreuse progéniture.
De toutes les " Bêtes " qu'au cours des chasses on a débusquées, tirées, assez souvent blessées, plus d'une a dû s'en aller mourir dans quelque tanière inaccessible : ainsi l'animal tiré par les deux frères Marlet de la Chaumette, et qui perdait son sang en telle abondance, de dut pas survivre. Ni celui que la " Pucelle de Paulhac " blessa si durement avec sa baïonnette. On se souvient par ailleurs du loup tué à Luc, dès les débuts ; de la louve tuée à la Panouse. En plus du grand loup des Chazes, Antoine en exécuta plusieurs autres, détruisant toute une famille : mais ceux-là s'intéressaient, anormalement si l'on peut dire, aux moutons et aux agneaux !
Un fait demeure cependant : le carnage en Margeride ne s'arrêta définitivement qu'après la mort du loup de la Ténazeyre (et de la louve tuée par Terrisse). Ce loup de Chastel, aux yeux couleur cinabre, dont la membrane, partant de la partie inférieure de l'orbite, venait au gré de l'animal (selon le rapport Marin) recouvrir tout le globe…ce loup, plus que celui d'Antoine, mérite d'incarner la Bête du Gévaudan : et gloire au gévaudanais qui réussit à l'abattre, le paysan Chastel.
La plus émouvante leçon de ces trois ans tragiques, c'est le courage des enfants de nos montagnes qui mainte fois, avec leurs baïonnettes de fortune, ont fait fuir les monstres affamés de leur chair ; et l'amitié touchante des bêtes familières qui souvent mit en fuite les loups et sauva le berger ou la bergère.
| LES RAVAGES DE LA BETE... PENDANT TROIS ANS. | ||||
| Date | Nom (Age) | Village | Commune | Circonstances |
| 30 juin 1764 | Jeanne Boulet 14 ans | Les Ubas | St Etienne deL. | Tuée par une bête féroce. Enterrée le 1 juillet. |
| 8 août 1764 | Une fille 15 ans | Masméjean | Puylaurent | Inconnues |
| Fin août 1764 | Un garçon 15 ans | non précisé | Cheylard-L'Evêque | Inconnues |
| 1 septembre 1764 | Un garçon 15 ans | Pradels | Chaudeyrac | Inconnues |
| 6 septembre 1764 | une femme 36 ans | Les Estrets | Arzenc de Randon | Egorgée dans son jardin, à demi dévorée |
| 16 septembre 1764 | petit vacher | Choisinets | St Flour de Mercoire | Renversé. Ventre ouvert |
| 26 septembre 1764 | une fillette 12 ans | Le Thort | Rocles | Egorgée. Dévorée |
| 28 septembre 1764 | une fillette 12 ans | non précisé | Rieutort-de-Randon | Déchiquetée. Dévorée. A 50 pas de la maison |
| 7 octobre 1764 | une fille 20 ans | Apcher | Prunières | Trouvée dévorée. Tête retrouvée 8 jours après |
| 15 octobre 1764 | un enfant 10 ans | Contandrez | Ste Colombe de Peyre | Tête coupée. Poumons mangés. |
| 19 octobre 1764 | jeune fille 21 ans | Grazières | Saint Alban | Dévorée. Menait paître le bétail |
| 25 novembre 1764 | Catherine Vally 60 ans |
Buffeyrettes | Aumont | Tête coupée. Poitrine mangée |
| 7 décembre 1764 | Martial Mathieu | Auzenc | Paulhac | Berger. Dévoré |
| 15 décembre 1764 | Catherine Chastang 45 ans | Sistrières | Védrines St-Loup | Dévorée en partie. Tête à 100 pas |
| 21 décembre 1764 | une fillette 12 ans | Le Puech | Fau-de-Peyre | Dans son jardin. Tête emportée |
| 24 décembre 1764 | un jeune garçon | non précisé | Chaulhac | Dévoré |
| 27 décembre 1764 | une jeune fille 19 ans | Boussefol | Rieutort de Randon | Dévorée |
| 1 janvier 1765 | fils Limagne16 ans | Le Falzet | Chanaleilles | Tête coupée. Bras emporté et mangé |
| 2 janvier 1765 | Jean Chateauneuf 14 ans |
Le Mazel | Grèzes | Dévoré |
| 6 janvier 1765 | Delphine Courtiol | St Juéry | Fournels | Dans son jardin. Poitrine ouverte |
| 6 janvier 1765 | jeune fille | Morsange | Maurines | Tuée dans un bois |
| 7 janvier 1765 | une fille | Rieutort | Marchastel | Tuée. La Bête passe en Rouergue |
| 12 janvier 1765 | 7 enfants | Villaret | Chanaleilles | Combattent victorieusement la Bête |
| 12 janvier 1765 | un enfant | Le Mazel | Grèzes | Dévoré |
| 14 janvier 1765 | un garçon 13 ans | Lescure | Chapelle-Laurent | Canton de Massiac. Dévoré |
| 17 janvier 1765 | un homme solide | Le Mazel | Grèzes | Fait le moulinet avec son fusil. Sauvé |
| 23 janvier 1765 | Jeanne Tanavelle | Chabanolles | Lorcières | Lutte acharnée. Egorgée. Tête à 200 pas |
| 23 janvier 1765 | un enfant 3 ans | non précisé | Venteuges | Emporté. Dévoré |
| 27 janvier 1765. St-Poncy. La Bête traverse le bourg | ||||
| 30 janvier 1765 | une fille 14 ans | Charmensac | St-Just | Grièvement blessée. Meurt à St Flour |
| 30 janvier 1765 | une fille | Villaret | St Chély d'Aubrac | Mangée sous les bois d'Aubrac |
| 1 février 1765 | un enfant | non précisé | Javols | Enlevé...mais sauvé |
| 17 février 1765 | Jeune garçon | non précisé | Chapelle Laurent | Dévoré aux trois-quarts |
| 28 février 1765 | une petite fille 8 ans | Chabrier | Arzenc-d'Apcher | Emportée. Presque entièrement dévorée |
| ? | un enfant | non précisé | Penaveyre | A l'ouest de Grandvals |
| 9 février 1765 | Marie-Jeanne Rousset 12 ans | Mialanettes | Le Malzieu | Tête coupée, emportée, rongée |
| Date | Nom (Age) | Village | Commune | Circonstances |
| 1 mars 1765 | fillette 7/8 ans | le Fau | Brion | Enlevée devant la grange. Meurt de ses blessures |
| 4 mars 1765 | femme | non précisé | Ally(Auvergne) | Dévorée |
| 8 mars 1765 | enfant 10 ans | Le Fayet | Albaret-le-Comtal | Tête coupée. Corps à demi mangé |
| 9 mars 1765 | fille 30 ans | Le Lignonès | Ruines en Margeride | Veine jugulaire coupée. Saignée |
| 11 mars 1765 | Marie Pougnet 3 ans | Malavieillettes | Fontans | Enlevée près maison. Cuisses mangées |
| 13 mars 1765 | enfant Jouve 6 ans | La Vessière | St Alban | Meurt(?)3 jours après combat de sa mère |
| 13 mars 1765 | petit garçon | non précisé | Chanaleilles | Dévoré |
| 15 mars 1765 | enfant | Le Bouchet | Thoras | Mangé |
| 20 mars 1765 | garçon 10 ans | environs d'Aumont | non précisé | Enlevé et à demi dévoré |
| 29 mars 1765 | François Fontugne 9 ans |
Le Cheylaret | Javols | Enlevé et dévoré atrocement |
| 3 avril 1765 | jacques Gibilin 10 ans | Bergougnoux | Fontans | Dévoré devant son frère |
| 4 avril 1765 | Dauphine Annez 13 ans |
Mézéry | St Denis | Tête coupée. Poitrine mangée |
| 5 avril 1765 | enfant | Donnepau | Arzenc-de-Randon | Dévoré au pâturage |
| 7 avril 1765 | Gabrielle Pélissier 17 ans |
la Clauze | Grèzes | A moitié dévorée |
| 8 avril 1765 | petite fille | non précisé | Chaudeyrac | Tuée |
| 18 avril 1765 | Martial Charrade 13 ans |
Vachèlerie | Paulhac | Berger. Dévoré |
| 19 avril 1765 | enfant | non précisé | Paulhac | Il ne demeure que les os |
| 29 avril 1765 | fillette 12 ans | Auvers | Nozeyrolles | Enlevée devant sa maison. Meurt vite |
| 1 MAI CHASSE DES FRERES MARLET ST-ALBAN LA BETE BLESSEE AU "GROS SANG" | ||||
| 2 mai 1765 | une femme 50 ans | Pépinet | Venteuges | Egorgée. Une joue mangée |
| ? | jeune fille 17 ans | non précisé | Auvers | Mangée |
| 4 mai 1765 | jeune fille 14 ans | Chantelouve | Auvers | Emportée. Dévorée |
| ? | jeune fille 13 ans | non précisé | Le Besset | inconnues |
| ? | deux ou trois autres | Autour de Auvers | non précisée | inconnues |
| 19 mai 1765 | fille Barlier 45 ans | Servilanges | Venteuges | Tête coupée. Bras emportés |
| 24 mai 1765 | Marguerite Martin 20 ans |
inconnu | St Privat du Fau | Grièvement blessée. Meurt |
| 24 mai 1765 | Marie Valès 13 ans | inconnu | Jukianges | Dévorée |
| 1 juin 1765 | Jeanne Hugon 11 ans | Lair | Nozeyrolles | Gardait troupeau, à demi dévorée |
| 1 juin 1765 | petit garçon 10 ans | inconnu | Nozeyrolles | Dévoré |
| 20 juin 1765 | ||||


